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Le Blogue

La recherche-création : mesure et démesure

Histerical Machines, Bill Vorn

23 avril 2019
Écrit par Isabelle Cayer
Catégorie : Partage d'expertises

Spa numérique
Nous sommes réunis pour la biennale des Bains numériques, devant le parvis de l’Église Saint-Joseph d’Engheins-les-Bains, sous le soleil plasmique de midi. Pendant que ma peau entre en fusion, ma tête, elle, est attentive aux échanges, elle fume. Les sujets ne tournent pas autour des aménagements d’inspiration italienne, de l’humidité planante aux effluves mycologiques... Il est plutôt question de recherche, de financement qui plus est.

Libère-moi!
On aurait pu disserter sur la dernière installation d’où nous sortions à peine. Dans un grand hangar de briques oxydées, protégé d’une toiture de verre, telle une serre futuriste qui aurait servi à la culture de robots. Il y en avait 4 de bonne envergure, pendus au plafond par une chaîne aux mailles grosses comme mon poing. Des robots arachnides, sensibles aux mouvements dont la manifestation les mettaient en état de panique…”Libère-moi!” À tenter de s’accrocher follement à nous avec leurs pattes prises de spasmes agressifs, dans un déchirement métallique assourdissant…”Libère-moi!”...C’est ce que je voyais, ce que j’entendais en-dedans, dans ma raison toute humaine...L’image d’un élevage d’esclaves mécaniques détraqués, une image d’un futur alternatif...

Un peu (beaucoup) déstabilisés par l’expérience, nous sommes donc sorti de là, à profiter d’un instant de calme pour reprendre notre souffle, retisser nos esprits, chercher à faire du sens propre, un sens commun.

Quand convergence rencontre divergence
Un sens pour notre communauté de déductuonnistes et d’indusctionnistes. Un animateur fasciné par la cime réanimée, une autre par des chorégraphies charnelles d’une précision chirurgicale...un geek assoiffé de techno, un Machine Learnier et...moi. Qu’avons-nous en commun, si ce n’est ce désir de mise en scène d’impacts viscéraux, d’actes transcendants ?...

Mais combien ça coûte tout ça? Quelle est la valeur marchande? Le retour sur l’investissement? Qui attribue cette valeur? Est-ce de bon aloi de monnayer l’Art? Devrais-je diffuser l’état d’avancement de ma recherche? Ais-je le degré universitaire pour me définir comme chercheur? Plus la discussion avance, plus on s’éloigne de l’essence même de notre présence en ces lieux. Le rationnel qui reprend ses droits légitimes...

Moi, je me sens enrichie. J’y penserai encore longtemps à cet “effet” sur ma conscience qui changera à sa manière la forme de ma pensée, dans toutes les sphères de ma vie. Et cette nuance, cette marque en moi, que vaut-elle? Cette valeur impondérable, caractéristique distincte de l’univers culturel...Il y a là clairement une divergence de perspectives.

La réflexion en cours est loin d’être épistémologique. On compare les programmes de financement du Québec et de la France, les contraintes, les lignes directrices, les retombées spécifiées pour démontrer que le projet de recherche-création sera un bon investissement sociétal...et la société elle, que désire-t-elle? Une nouvelle application intelligente pour devenir un consommateur mieux “différencié” ou une nouvelle oeuvre transformatrice?

Téléportation spatio-temporelle dans mon salon
Près d’un an a passé depuis cette rencontre avec la machine, avec ces techno-scientifiques et avec ces créateurs.

Je peux affirmer que mes espoirs s'amenuisent. Trop d’artistes avec des envies de fusion avec la science et la technologie pour que la magie n’opère pas...Trop de besoins d’exploration, de recherche de lieux de résidence, d’équipements, d’argent pour payer les programmeurs, de temps pour créer… Et pas assez de programmes, d’ouverture, de capacité de s’unir dans le trio - Art-Science-Technologie… ”L’innovation c’est un produit, un service ou un procédé, nouveau ou amélioré”. Ça prend un usage commercialisable. Malgré ma capacité à accompagner les industries créatives, j’avoue mon sentiment d’impuissance à accompagner les créateurs dont le désir est de transmettre un message dans la démesure.

Même sentiment que la pédagogue en moi qui se fait à l’idée que “apprentissage” n’est pas le plus attrayant des mots à susurrer aux oreilles des investisseurs…

Tiens, de la lumière au bout du tunnel
Depuis qu’on parle d’intelligence au sens “informatique” du terme, l’apprentissage a soudainement gagné ses lettres de noblesse… je serais curieuse de voir la progression des résultats de recherche dans Google du mot “apprentissage”. L’intelligence artificielle date de plus de 60 ans, mais elle n’est sexy que depuis une dizaine d’années, au moment où elle a démontré sa capacité à générer de la valeur monnayable… elle viendra elle aussi avec son lot de désillusions, mais il n’empêche qu’aujourd’hui l’heure est à l’apprentissage… machine. Amusez-vous à taper “investissement en intelligence artificielle”, vous verrez des chiffres qui voisinent les centaines de millions de dollars. Et qu’en est-il de la “culture”? Vivra-t-elle le même parcours? C’est ce que je commence à me dire...

Qui aura le fin mot de l’histoire?
Et cette machine, qui la programme? Et bien, des programmeurs… Qui sont-ils? Question d’importance parce que le langage qu’il injecte dans la machine, c’est le leur, pas celui de la société toute entière et de sa diversité. Le langage du programmeur qui travaille avec les données du monde pour entraîner une machine à faire une tâche aussi simple que celle qu’un bambin de 2-3 ans pourrait réaliser, avec les avancées à ce jour…

Si un jour prochain, la culture explose en popularité, j’émets l’hypothèse que c’est parce qu’elle aura, comme l’apprentissage, un usage d’importance dans la virtualisation de notre nature.

Et Ouroboros se mordit la queue
Pour que la machine qui apprend avec les processus d’un humain puisse servir avec une mesure humaine, elle doit aussi intégrer la diversité humaine. Je le trouve intéressant ce paradoxe qui redonne à l’humain sa valeur réelle par un passage obligé à travers la machine, en renvoyant le reflet d’une part distincte de cette humanité. Homo sapiens sapiens, l’humain pensant qui sait qu’il pense acceptera-t-il de donner à la machine toute son humanité, toute sa culture, toute sa conscience? Ou bien en faire un objet manichéen, capable de la manutention la plus complexe, mais dépourvu de tout sens critique, de tout bon sens, de tout goût, de toute capacité distinctement humaine?

C’est inévitable
Ce pas de recul me donne espoir qu’on finisse par donner, en espèces sonnantes et trébuchantes (ou en bitcoin, Guillaume si tu préfères), une valeur à la recherche-création qui est bien plus qu’un désir individuel, surtout une nécessité pour développer un savoir sur la capacité de l’humain à remixer sa nature pour en mettre en valeur toutes les nuances.

Je demeure habitée par cette interrogation : ”Quelle posture éthique prendrons-nous comme société responsable? Financer la recherche-création au nom d’une meilleure compréhension de la nature humaine ou au nom du PIB?”

Si vous êtes curieux d’en savoir davantage sur les protagonistes de cette chronique :

Soraïda Caron : https://www.marselledanse.com/
Julien Coll : https://www.linkedin.com/in/julien-coll/
Florian Schönerstedt : http://schonerstedt.tumblr.com/
Romain Trachel : http://www.theses.fr/2014NICE4038

Oeuvre “Histerical Machines” de Bill Vorn : https://billvorn.concordia.ca/robography/HystericalF.html



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