J’ai grandi à Rivière-du-Loup. Plus jeune, la culture locale dont j’avais conscience se résumait à entendre un voisin jouer de la batterie dans son sous-sol. Le chant de FF Soucy, l’usine de pâtes et papiers, les matins frais d’automne. Le klaxon du train qui filait au-dessus de la rivière du Loup. Les cloches des églises.
J’habitais dans une ville où les habitants avaient la culture nostalgique, entre le festival Hommage, celui des chansonniers ou les complaintes des chanteurs de blues sur la Lafontaine. « Ne la laisse pas tomber », chantait Turtle à la brasserie. Pourtant. J’ai quitté ma ville pour les études avec l’envie de créer, peut-être parce que j’avais envie que ce soit possible.
Durant mon exil, je suis revenu souvent dans ma ville natale avec la curiosité de celui qui s’est déraciné, celui qui s’est laissé émerveiller parfois, écœurer d’autres. Celui aussi qui a goûté à faire l’effort de la découverte et qui s’en nourri. En creusant un peu, lors d’un de nos passages à Rivière-du-Loup, ma blonde et moi avons abouti au Café l’Innocent où une soixantaine de personnes étaient entassées dans un endroit qui n’aurait dû en contenir qu’une trentaine. C’était l’Halloween. L’événement s’appelait « Le Cabaret Kerouac ». Sur la minuscule scène donnant sur la rue Lafontaine se succédaient des numéros littéraires, musicaux, d’art performatif, de poésie, de théâtre. Les artistes étaient des gens de la communauté. Des enseignants, des médecins, des ébénistes, des graphistes, des… on s’en foutait en fait. Sur les planches, les gens n’étaient plus des travailleurs mais des stars, ou des phares, des miroirs. Et je me suis vu, là, dans cette salle, désirant participer à cette douce folie, cette effervescence palpable.
Quelques années plus tard, nous avons choisi de revenir s’établir à Rivière-du-Loup. Rejoindre Olivier, Mélanie, Louis, Émile-Olivier, Rachel. D’ajouter nos voix à ceux qui crient haut et fort notre identité par la création. Pour que d’autres nous rejoignent en écho. Nous y avons trouvé un milieu culturel fait de sourires en coin, de bienveillance, de partage. Un milieu intergénérationnel et diversifié. Humble, surtout. Qui défend sa singularité depuis toujours, de Marie-Alice Dumont à Nadine Boulianne. De Michel Lagacé à Chloé Giroux-Bertrand. De Eight Shoes à Pas Pire Pantoute. De Richard Lévesque à Mélanie Langlais. De Régis Jean à Oriane Asselin Van Coppenolle. De Françoise Bédard au Sonar.
La culture de la nostalgie y est toujours présente comme partout. La découverte demande un effort même si elle est accessible. Personnellement, je préfère faire l’effort d’aimer mon reflet plutôt que d’éviter les miroirs. Rivière-du-Loup est une ville imparfaite, mais tant qu’on aura la culture pour la dévisager, la scruter, la redécouvrir, nous pourrons la regarder dans le blanc des yeux et lui dire : Je t’aime.
Voilà. Je t’aime. Malgré la boucane du karting, et c’est pas peu dire.
Benoit Ouellet
Artiste et enseignant
Ce texte a été écrit à l’invitation de CBSL et s’inscrit dans l’élan des lettres d’amour initié par les Arts et la Ville et de ses partenaires à l’occasion de la campagne municipale 2025.