Date de publication :

14/10/2025

Modifié le :

16/10/2025

Kasàlà d’amour à ma ville culturelle, Rimouski

1

Il y a très longtemps, vivait dans un grand pays appelé Congo belge, un petit garçon du nom de Ngooyi. Il habitait chez Nsònga, sa belle-mère, qui le haïssait. Sa vie quotidienne auprès de Nsònga était un calvaire. Ngooyi devait chaque jour exécuter les tâches les plus viles, les plus lourdes. Il ne savait pas où se trouvait sa propre mère. Il ne savait pas si elle était vivante ou si elle n’était plus de ce monde. Il savait seulement qu’elle avait vécu dans cette maison autrefois. Il ne comprenait pas pourquoi sa belle-mère était si méchante. Il était d’autant plus triste que son papa n’était presque jamais là! Et quand il apparaissait, il était toujours ivre, fâché et violent! Les enfants de Nsònga n’aimaient pas Ngooyi non plus. Ils se moquaient de lui, parce qu’il n’avait même pas sa propre maman. Souvent, dans son minable petit lit, Ngooyi pleurait en silence! 

Non, vraiment, à la maison, ce n’était pas chouette! Alors, Ngooyi préférait traîner dans la rue avec ses camarades qui, eux aussi, pour diverses raisons, n’étaient pas bien dans leur famille. Dans leur bande, chacun se lamentait sur son sort et ils se consolaient mutuellement. Ces enfants étaient presque ceux qu’on appelle aujourd’hui « enfants de la rue » ou « enfants-sorciers », des mal-aimés, qui n’ont pas demandé à naître, ceux dont personne ne veut, ceux qui se nourrissent au dépotoir, ceux qui doivent se débrouiller tout seuls pour vivre! 

Heureusement pour Ngooyi, il y avait l’école! Et il adorait aller à l’école! On y apprenait plein de choses agréables, comme le calcul, le français, l’histoire sainte. On y apprenait à dessiner des animaux, des plantes et des lettres petites et grandes, des lettres de toutes les couleurs. Surtout, on y apprenait plein de chansons! Ô oui, Ngooyi adorait chanter, et il avait une jolie voix. Sa voix était discrète mais superbe. 

Un jour, son maître, qui s’appelait Kalonji François, le choisit pour chanter dans la chorale de l’école, qu’il dirigeait lui-même. Bientôt, Ngooyi devint l’un des solistes et cela lui plut très fort. Je ne vous dis pas s’il était fier, fier d’être soliste dans la chorale des juniors ! 

Quelques mois plus tard, Maître Kalonji fit venir Ngooyi auprès de lui. Il posa sa main sur son épaule et lui dit: « Toi, Ngooyi, tu chantes trop bien. Tu ne peux pas rester dans cette chorale des juniors. Je sais, tu n’as que huit ans, mais il est temps que tu passes à la grande chorale. Qu’est-ce tu en penses, Ngooyi? » « Chouette, Maître! Oui, je veux chanter avec les grands! » Maître Kalonji le prit par la main et le conduisit là-bas, à côté de l’église, là où les chantres faisaient leur répétition dans une grande salle.

Lorsque la porte s’ouvrit, waouh! Ngooyi fut inondé de musique! Il fut comblé de joie! Jamais, dans sa vie, il n’avait rien entendu d’aussi beau! Son cœur battait fort, il tremblait de joie! Il se dit au plus profond de lui-même: « Ah, c’est donc comme ça, au paradis! Et ces enfants qui chantent là, ce ne sont pas des enfants comme les autres! Ce sont des anges, oui, ce sont des anges! Oh, c’est ça, donc, le paradis, dont on parle au catéchisme! Je veux rester au paradis, moi! Je veux rester avec les anges, pour chanter chaque jour, toujours! » Ngooyi, enfant sensible, vécut un moment d’émerveillement, qu’aucune parole ne peut décrire! Il y a des moments comme cela, où l’on se trouve immergé dans le bonheur! On ne les oublie jamais! 

Il resta donc dans la chorale des Jeunes Chanteurs de Kamina, qui était dirigée par le Père Guido Haazen, un prêtre franciscain, qui exhortait les enfants africains à être fiers de leur culture, pour laquelle il avait lui-même une grande admiration. Oui, à cette époque coloniale, il était en avance sur son temps! Il était d’ailleurs convaincu que les enfants africains étaient particulièrement doués et que, placés dans les mêmes conditions économiques que des enfants européens, ils seraient plus performants! Ngooyi apprit à chanter une diversité de chansons. Il y avait au répertoire des chansons à une, à deux, à trois et même à quatre voix.  

L’école devint pour Ngooyi un lieu de félicité et il attendait toujours avec impatience la sonnerie de la récréation, pour aller chanter avec ceux qui devinrent ses vrais camarades, ceux avec qui il partageait des moments de grand bonheur. Non, jamais il n’eut envie d’aller jouer dehors, avec les autres enfants! 

En grandissant, il avança dans la pratique du chant et l’étude de la musique, apprenant la flûte à bec, la flûte traversière, la sanza, le tambour-signal et autres instruments de percussion, ainsi que le piano. Il apprit à jouer des sonatines de Czerny et d’autres compositeurs, des Romances sans paroles de Félix Mendelssohn, des sonates de l’incroyable Mozart, des fugues de l’immense J.-S. Bach, etc. 

Allant de découverte en découverte et devenu jeune adolescent, il finit par prendre conscience que l’air entendu autrefois, cet air qui le subjugua totalement lorsqu’il l’entendit pour la première fois, chanté par les Jeunes Chantres de Kamina, c’était un air de Wolfgang Amadeus Mozart!  

 

2 

 

Pour le jeune garçon de Kamina

La chance de vivre ce moment

 

Puissant bouleversant que dis-je magique

Avait marqué à son insu

 

Son entrée dans un autre monde

Un monde fabuleux incroyable!

 

Tout cela a-t-on idée

À travers un simple air de musique! 

 

Un petit chant venu on ne sait d’où

Qui l’enveloppa le subjugua

 

Ce fut l’entrée inattendue de Ngooyi

Dans la culture occidentale

 

Dans ce qu’elle a de plus exaltant

Ce qu’elle a de plus sublime

 

Grâce à un instituteur providentiel

Nommé Kalonji François 

 

Grâce à Guido Haazen

Le-Maître-de-chant sensible éclairé

 

Sonde-qui-détecte-la-lumière-  

Au-plus-intime-de-l’Homme 

 

L’Ave verum

D’un compositeur céleste appelé Mozart 

 

Immense feu d’artifice

Dans le noir firmament!

 

Initiation instantanée bénéfique

À la beauté! 

 

Expérience indélébile

De l’émerveillement 

 

Restée gravée depuis lors

Dans son être! 

  

Cette expérience s’approfondit

À travers Bach 

 

Le-Cantor-inégalé-de-Leipzig

Le-Génie-absolu  

 

Ngooyi est ébloui

Ayant accès à quelque chose 

 

Qui est plus-que-lui-même

Plus-que-la-vie-ordinaire

 

Fruit paradisiaque

dont on n’oublie jamais le goût! 

 

Comment se pouvait-il donc

Qu’un petit chant venu de si loin

 

D’un pays appelé Autriche

Situé à l’autre bout de la planète

 

Puisse émouvoir et marquer à ce point

Un petit enfant bantou 

 

Vivant dans une petite ville

Située dans la savane africaine? 

 

Mystère insondable!

Mystère qui impose le silence absolu! 

 

3 

 

Avec mon héritage originel

Enrichi du meilleur de l’Occident reçu à Kamina ma ville natale 

 

J’atterris à Rimouski ville lumineuse

Située dans l’estuaire du fleuve Saint-Laurent au Canada 

 

Les peuples Micmacs et Malécites

Qui avaient été là des milliers d’années avant les Européens 

 

Appelaient la ville Demeure-du-Chien ou Terre-de-l’Orignal

Et le fleuve Chemin-qui-marche 

 

Je rencontre les Autochtones du Québec

J’apprends d’eux une vision du monde fascinante: 

 

L’être humain n’a pas le monopole de la vie

Il n’a ni pouvoirs ni privilèges spéciaux 

 

Sur l’ensemble de la Terre et la Nature

Qui sont les témoins vigilants de ses actions 

 

Il n’a que des responsabilités:

Prendre soin de l’immense patrimoine collectif ! 

 

Tous les êtres vivants sont nos parents

Et nous sommes tous interconnectés: 

 

Des grillons aux bisons impressionnants

Et des galets aux lointaines galaxies 

 

Des Humains pensants dansants aux prairies

Et des rosées aux grandes marées 

 

L’interconnexion symbolisée par le cercle ou la spirale

Est une loi fondamentale 

 

La Boucle sacrée comprend tout ce qui existe dans l’univers

Elle illustre de toute chose 

 

Le caractère transitoire et cyclique

Et souligne l’égalité des êtres et leur interdépendance 

 

Aucun n’étant plus important que l’autre

Chacun étant essentiel à l’existence du cercle 

 

C’est pourquoi ils peuvent communiquer avec les paysages

C’est aussi pourquoi leur moi 

 

Peut se disséminer aux quatre vents

Si bien qu’ils goûtent à un sentiment de liberté illimitée 

 

D’exubérance d’exaltation et de joie intense d’être vivants

Voilà que je retrouve mon Afrique 

 

Au contact de ces peuples de grande beauté

Qui se nourrissent d’espace de lumière et de vent 

 

Et qui sont continuellement reconnectés à la Nature

Pour retrouver l’équilibre la grande santé 

 

Leur grande sagesse consiste

À laisser le soleil recevoir la colère et la pluie laver les regrets 

 

À laisser la terre absorber le chagrin, le ciel abriter la liberté

Et la rivière emporter les soucis 

 

Elle consiste à laisser les arbres accueillir la joie

À voir la Nature comme source d’harmonie 

 

Leurs pratiques rituelles visent à reconnecter les êtres

Elles favorisent la dissolution de l’ego

 

Et relient individuellement et collectivement les Humains

Avec la Nature et l’Esprit qui l’anime 

 

Chez eux Wakan Tanka Grand-Mystérieux

Est au-delà de toute description ou représentation 

 

Il est l’Innommable Celui-dont-on-ne-peut-parler

Celui-qu’on-peut-seulement-expérimenter 

 

Là je retrouve l’africaine Unkulunkulu ou Quenouille

La-Plus-on-en-parle-plus-elle-se-dérobe 

 

J’apprends à marcher d’une manière sacrée

Chaque pas posé sur la Terre étant une prière 

 

J’apprends que se connecter avec la Nature

C’est se connecter avec soi-même avec les autres 

 

Qu’étant parents avec les autres espèces

Explorer leur intelligence c’est explorer la nôtre 

 

Ces peuples si clairvoyants si inspirants furent malmenés ils furent brisés! 

Quelle énigme! 

 

4 

 

À Rimouski je goûte à une cuisine exquise:

Pâté chinois et ragoût de pattes de porc 

 

Soupe aux pois, tourtière et tarte au sucre

Pouding chômeur, cretons et poutine, etc. 

 

Cependant ce qui m’enchante réellement

C’est la cathédrale Saint-Germain désaffectée 

 

Souvenir des années 60-70 où la Révolution se voulut tranquille

Mais accélérée et radicale 

 

Époque où le Québec régla ses comptes avec l’Église

Opulente omniprésente omnipotente 

 

Époque où il laissa à chacun la liberté

De fréquenter ou d’adorer les dieux de son choix 

 

Je suis à la fois impressionné et ravi

Par la maturité exemplaire du peuple québécois   

 

Pour moi la ville entière devient un gigantesque musée

Abritant crucifix vierges saints et saintes 

 

Qui mettent en évidence

Les sculptures monumentales de Langevin la Grande Murale de Duguay 

 

La poésie gravée dans l’espace public

Les parcs les sentiers la Mer et bien d’autres merveilles 

 

Après mon temps d’initiation sous d’autres cieux

Rimouski est devenue ma ville culturelle 

 

J’y ai créé l’OBNL Kasàlaction pour répandre la poésie

Je l’adore et m’y sens chez nous 

 

À Rimouski Ville-Arc-en-ciel

J’ai créé aussi l’EKAR ou école où l’on se met à l’écart 

 

Pour laisser apparaître l’autre

Pour transmettre le meilleur héritage de l’Afrique 

 

On me nomma Kabuta Jean

Je me nommai Ngo Semzara et Rimouski m’appelle Jandhi 

 

Je suis aussi Fleuriste qui compose des guirlandes

Artiste qui compose des lettres d’amour 

 

 

Ce texte a été écrit à l’invitation de CBSL et s’inscrit dans l’élan des lettres d’amour initié par les Arts et la Ville et de ses partenaires à l’occasion de la campagne municipale 2025.